Avant-hier j'ai fait ma JAPD (Journée d'Appel de Préparation à la Défense). Je vais vous en faire un résumé. J'arrive à la caserne. Des jeunes attendent dans le froid. Certains se connaissent et discutent vaguement. Un blond aux yeux rapprochés, vêtu d'un anorak noir, crache par terre. Un autre, plus bronzé, portant ses chaussettes par dessus son jogging, lutte pour ne pas s'endormir debout. Je les regarde vaguement avant de présenter ma convocation au bureau d'à côté. Je ressors. Les jeunes se multiplient. Et je suis de plus en plus seul au milieu de cette petite foule glacée. Une jeune fille aborde un grand type aux cheveux longs; ils ne se sont pas vus depuis longtemps. Je les écoute discuter. Ils sont en terminale générale.
Nous entrons dans la salle où nous allons passer "des tests sur [nos] connaissances de la langue française".
On remplit un document administratif. Derrière moi, le blond aux yeux rapprochés ne comprend pas ce qui est demandé; un gendarme vient à son aide et conclut avec lui qu'il doit cocher la case "sans diplôme". Mon voisin a son brevet des collèges. Puis arrive le premier test.
Il y a deux colonnes. L'une remplie de mots écrits correctement, et l'autre remplie de ces même mots, avec une faute d'orthographe. Le but est de trouver si les deux se prononcent de la même manière ou pas. Nous avons une minute pour en faire le maximum. J'en fais 24. Puis derrière moi, le blond beugle qu'il n'a pas compris ce qu'il devait faire. Je sens sa présence; il est là: le béotisme absolu se dessine derrière moi en ricanant de mon impuissance. Je n'ose pas le regarder.
Second test. Une liste de mots. Dire si chacun des mots existe ou pas; les mots existants sont de plus en plus compliqués. Le dernier mot est "simiesque". Je souris en regardant le blond derrière moi. La suite du test est de la même veine.
Propagande: la défense c'est merveilleux. Désoeuvré (quel est l'intérêt pour moi de voir les métiers de la défense?) j'écris sur ma feuille. Quatre ligne rageuses: on peut lire que "Je me trouve ici devant la contradiction même de la thèse existentialiste de Sartre. Les contrastes intellectuels sont si flagrants qu'il serait inconcevable de les nier [...]" etc. etc.. Puis je m'interroge: est-ce que je sais encore déterminer les racines complexes d'un trinôme du second degré? Sans doute, mais j'essaye quand même. Je rédige aussi précisément que je peux, j'écris droit, tout est net, carré, mathématique. Je regarde la résolution dans son ensemble, satisfait. A ma droite, un type dessine des traits sur sa feuille. Il regarde discrètement la mienne. De toute façon il ne comprend rien de ce que j'ai écrit. Je trace une portée. C'est la pause: on va prendre le repas.
Je ne connais toujours personne. Je vois la jeune fille et le grand type aux cheveux longs qui ont discuté tout à l'heure. Ils sont assis à la première table, avec d'autres personnes qui me semblent normales. Je demande au grand type si je peux m'asseoir: oui, bien sûr que je peux. Je suis en face de deux filles qui se connaissent bien, à droite d'un garçon qui ne parle pas, à gauche du grand type. J'entends une fille en face dire qu'elle joue du piano. Je saisis l'occasion: "où ça?" "moi aussi je joue". Elle me vouvoie. Les gens s'imaginent que j'ai plus de 20 ans, c'est étrange: cela faisait longtemps qu'on ne m'avait pas pris pour plus vieux que mon âge. C'est peut-être mon grand manteau noir. Un climat amical s'installe. Contre mes propres attentes, c'est moi qui mène les conversations et qui fait rire tout le monde. Pas grossièrement, non, mais plutôt avec l'élégance pince sans rire et littéraire de Christophe Gauer (et de moi-même en fait: j'ai toujours été comme ça, mais seulement avec mes amis).
Nous sortons. Une fille me dit qu'elle "aime bien comme [je suis] habillé". Etonné, je la remercie. En route vers la salle principale, je bavarde encore un peu. Encore des tests. Nous recevons des pochettes avec l'interdiction de les ouvrir; mon voisin ouvre la sienne et j'aperçois des pictogrammes: une flèche est représentés; à sa droite il y a des propositions: "ceci est: une fleche, une flèche, une fléche, une flaiche". Je soupire: n'y aura-t-il donc aucun moment auquel je devrai penser? "Vous avez reçu différents tests en fonction de vos résultats précédents" annonce un gendarme. Immédiatement je regarde dans ma pochette: je vois un grand texte avec des questions. Je souris en regardant mon voisin, celui qui dessinait des traits. Derrière moi, le blond beugle devant sa flaiche. Je fais mon test. Le texte est relativement intéressant; les questions, sans être très profondes (je ne m'attendais pas à un questionnement sur le dépassement hypothétique de la mort, par exemple) ne sont pas profondément débiles non plus. Mais je ne fais aucune faute; il ne faut pas pousser. J'ai fini: il nous reste 5 minutes. Le blond, et son voisin, plus gros et plus bronzé, n'en sont qu'à la seconde feuille (sur 4). A la fin du temps imparti ils n'ont même pas attaqué la troisième. Faut-il rire ou pleurer?
Après ce test, les béotiens les plus profonds doivent passer un entretien avec les gendarmes. Je vois partir le blond, l'arabe aux chaussettes remontées, puis enfin le voisin du blond. Il revient. Son crâne a une forme étrange, un peu comme celui d'un trisomique. Il beugle: "Ya di k'avé difficulté en Français. Moi yai dit: moi j'ai 12.". Je me sens insulté et triste: moi aussi, l'an dernier, j'avais 12.
Il lit les diapositives à voix haute. Quand arrive une image représentant une voiture de la gendarmerie, il dit "c'est pour l'autoroute" en plaçant le "te" final très à la fin: "c'est pour l'autorou...te". Il le répète trois fois: "l'autorou...te; l'autorou...te, l'autorou...te". Ca résonne dans ma tête: cet accent c'est exactement celui que prend Jean-Paul Rouve, des Robins des Bois, quand il joue "Marcel", de Radio Bière Foot. La réalité dépasse la caricature. Paradoxe atroce: il faut pleurer.
JAPD: n.f. Journée d'Annonce d'une Profonde Débilité